Frères Mineurs Capucins


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© Capucins Clermont-Fd

Paroles de frères



« Du S.T.O. en Allemagne 
                           à la mission au Tchad »

            itinéraire franciscain du frère Marie-André




La grâce de Dieu a sa logique. Le plus souvent elle nous échappe. Nous en découvrons beaucoup plus tard, les étapes providentielles. C’est ainsi que je peux résumer mon itinéraire Franciscain en trois de ses principaux traits : pauvreté,  fraternité, prière.  Vécus d’abord, sans savoir où cela me mènerait. 
Cela a commencé d’une manière paradoxale, au cours de la seconde Guerre Mondiale.  Ces cinq années de guerre ont connu, outre le choc des armées, d’autres formes de combats de l’ombre et d’asservissement, orchestrés par les Nazis. Je ne parlerai pas de ces formes  extrêmes : la déportation  politique  et raciale, qui s’est achevée dans les chambres à gaz des camps de la mort. Mais il y en eut une autre, qui a frappé des centaines de milliers de jeunes, avec  le Service du Travail Obligatoire (les sinistres initiales du STO). Je n’y ai pas échappé, en 1943. Embarqué, sans ménagement, dans un train pour l’Allemagne, avec tout un groupe de camarades  des «  Chantiers de Jeunesse ». 

Dans un train pour l’Allemagne 

Ce fut une expérience de pauvreté sous divers aspects : d’abord par l’obligation de travailler. Un travail en usine, dont le but n’était pas le nôtre, mais celui de la domination du IIIe Reich. A vrai dire, ce travail, nous l’avons souvent accompli en esprit de résistance, en évitant de  lui donner la régularité et la perfection attendue, par ce même Reich, à la sortie de la chaîne de montage. Travail qui, surtout dans les derniers mois, ne nous ne nous permettait pas d’assouvir notre faim. Ce qui nous amena à faire l’expérience de la quête, dans les maisons et dans les  fermes d’alentour, où nous étions d’ailleurs accueillis le plus souvent avec compassion, sinon bienveillance, par des hommes et des femmes, éprouvés eux aussi par la guerre. Bref une  situation de dépendance et de radicale minorité.
Elle était compensée par la découverte d’une vraie fraternité. Sur la base d’une vie en commun non choisie, se sont tissés des liens d’aide mutuelle et d’amitié. Logés dans un camp de  baraques sans confort, dortoir commun, douche et table commune, avec un minimum d’affaires personnelles, il fallait faire face à tout ce qui manquait : par les talents des uns et des autres, le partage des nouvelles et des colis reçus de France (du moins dans les premiers mois). Les moments de repos ou de veille aux heures des  raids aériens étaient favorables aux échanges de nos impressions, et entretenaient notre espérance. Lorsque un bombardement malencontreux  réduisait en cendres le lieu où était déposé le peu que nous possédions, nous faisions le partage  de  ce qui restait. 
La prière, pour ceux qui en avaient la grâce, soutenait et éclairait cette vie. Le travail machinal et le bruit des ateliers n’empêchent pas le silence intérieur, la lecture des lettres de saint Paul et le goût de la Parole de Dieu. D’autant plus que la  prédication de cette Parole était difficile à entendre en ville, dans des églises hautement surveillées. Nous ne pouvions attendre, en silence, que la communion au Corps du Christ, mais c‘était l’essentiel.

A mon retour d’exil, en mai 1945

Voilà donc où j’en étais à mon retour d’exil, en mai 1945. Et saint François ? J’en avais certes entendu parler, et gardé quelques souvenirs, mais lui ne m’avait pas quitté. Je me sentis lié avec lui, à travers la triple expérience que je venais de faire. Pour en savoir davantage, deux mois plus tard, je frappais à la porte des Capucins. Les  perspectives  de la vie capucine qui me furent présentées correspondaient à l’apprentissage que je venais de faire, et je fus accueilli au noviciat. Le pèlerinage que je fis, un peu plus tard, à Assise et dans les ermitages franciscains, confirma  l’appel reçu. Une nouvelle étape commençait, sur le chemin de la mission. Cela se fit de deux manières : d’un côté par la connaissance de la longue histoire missionnaire des Frères Mineurs, notamment en Afrique ; la mission auprès des « Sarrasins et autres infidèles » est prévue par la Règle et amorcée par François lui-même, dans sa rencontre avec le Sultan d’Egypte ; d’un autre côté, par la présence dans nos maisons de vieux missionnaires à la retraite, partageant leurs souvenirs, ou le passage de missionnaires en congé, faisant part de leurs difficultés et de leur espérance pour l ‘avenir de la mission. 
Après quelques années de ministère en France dans les « missions régionales à l’intérieur », se précisa  l’appel vers la mission «  outre mer ». Les Capucins de Toulouse étaient  en mission, en Ethiopie depuis le  XIXe siècle. Chassés par la guerre Italo-Ethiopienne, ils étaient maintenant au Tchad. Le besoin de nouveaux ouvriers se faisait sentir. Cela répondait à mon attente.
  	
Dès mon arrivée, au Tchad, en 1973, 

Dès mon arrivée, au Tchad, en 1973, je fis une nouvelles expériences de pauvreté. D’abord par la prise de conscience du décalage entre la société riche d’où je venais et le sous-développement de la population de ce pays. Même si les missions assurent un mode de vie moins précaire, les  occasions ne manquent pas de partager l’insuffisance générale. La situation s’est  encore aggravée par les tensions inter-ethniques entre le Nord et le Sud, vite dégénérées en luttes armées. Les villages brûlés, les semences perdues, ont engendré des périodes de famine. Les Organisations caritatives et les missions sont venues en aide à la population, grâce aux bienfaiteurs d’Europe ou d’Amérique. Jusqu’au moment où la plupart des missions elles-mêmes  furent pillées, en 1983-84. D’où une insécurité généralisée, à la merci des embuscades sur les pistes. Un certain calme, souvent troublé, s’est établi avec le Nième régime, issu d’un coup d’Etat,  mais la paix se cherche toujours. 
L’exploitation du pétrole du sous-sol tchadien, représente une source de profit et un espoir de développement, mais, en fait, le bénéfice s’évanouit en cours de route et n’atteint pas la population.
	L’hospitalité et le sens de la famille sont la base de la vie africaine. L’Evangile est allé à leur  rencontre et un heureux mariage en est résulté, par le partage de la même foi, et le sens d’une vraie fraternité, par delà les différences ethniques, sociales, nationales.
	Saint François prévoit les deux manières de se comporter en mission : ou bien, en toutes circonstances, être doux et simple de cœur, pour l’amour de Dieu. Ou bien, annoncer hardiment la Parole du Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, et baptiser ceux qui accueillent la foi (1 Rg.16). Telle a été la mission au Tchad. 
	Avec joie et action de grâce on constate que ce pays, qui ne comptait pas un seul chrétien, dans le premier quart du XXe siècle, est devenu maintenant une Eglise locale, avec  des milliers de baptisés et de catéchumènes, des prêtres autochtones, des religieux, des religieuses, et des évêques africains. Les catéchistes, précieux auxiliaires des missionnaires dès le début, sont devenus les véritables animateurs des communautés chrétiennes. Dans les relations avec les protestants, on est passé de la rivalité à l’œcuménisme. Enfin le souci de faire partager la manière franciscaine de vivre l’Evangile commence à porter ses fruits, avec des vocations africaines, de Capucins, de Clarisses et de laïcs membres de la Fraternité Séculière. Il reste que l’Islam est devenu, visiblement, très présent, par l’implantation de mosquées et l’enseignement de la langue arabe à l’école.  

 Nombreux sont les témoins  qui affirment avoir découvert la prière, sous le ciel d’Afrique. Il est vrai que les heures de solitude dans le silence de la brousse y sont favorables. C’est surtout  dans les célébrations eucharistiques que s’exprime l’alliance de la foi et de la culture des peuples africains. Dans la louange de Dieu, «  par  la danse et le tambour ». Car le premier souci de la  mission a été de traduire dans les langues locales l’Ecriture Sainte et la Liturgie.

Aujourd’hui, dans un contexte tout différent, la pauvreté, la fraternité et la prière, à la manière de François d’Assise, me sont toujours présentes. Plus intériorisées, en portant les peines, les joies et les espérances  de tous ceux et celles dont j’ai partagé la vie, dans la grâce de la mission. 

Janvier 2010

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